Maman Voyage

Changement de programme

Jeudi j’ai atterri à Paris. J’avais hâte de retrouver mes enfants. J’étais très fatiguée aussi alors je suis allée me coucher tôt car je m’étais inscrite depuis longtemps pour accompagner la classe de CP de Ticoeur au théâtre des Abbesses vendredi matin.

C’était ma première sortie de classe : pourquoi ? Parce que depuis que j’ai quitté le monde de l’entreprise il n’y avait pas eu de sorties dans les théâtres parisiens. Depuis Charlie. Alors, là, c’était l’occasion. Je me disais que c’était bon signe d’ailleurs que les sorties reprennent. Pourtant, même si je ne suis pas superstitieuse, je me souviens que j’ai tilté quand j’ai vu la date : vendredi 13 et puis un théâtre très parisien. J’ai eu encore plus envie de faire partie des parents accompagnateurs car angoissée comme je suis je pense que je n’aurais pas été totalement sereine de toute la matinée. Oui, je suis parano à ce point.

Du coup, vendredi 13 au matin, malgré un insupportable décalage horaire (pour moi, à 8h30 il était 3h30 du mat ), je suis partie avec la classe de Ticoeur et j’ai été tout à fait détendue pendant toute la sortie. Je n’ai plus pensé à mes précédentes inquiétudes. Nous avons découvert un joli conte chinois joué par le Théâtre National de Pékin. C’était très beau. Les enfants étaient ravis. C’est super de faire découvrir une autre culture à nos enfants en les emmenant au théâtre. Une ouverture sur les autres. Une ouverture essentielle. Un début de tolérance.

L’après-midi, j’ai comaté. Trop fatiguée. Mais le soir j’ai eu la pêche alors j’ai trié mes photos et j’ai regardé Downtown Abbey mais soudain j’ai commencé à recevoir des messages par sms, sur Facebook, sur WhatsApp : des amis et de la famille en Belgique, en Italie, en Angleterre et au Kenya. A croire que le monde entier était au courant avant la Province, avant la plupart des Parisiens et avant moi en tout cas.  « Ça va ? » – Dix messages en un quart d’heure. Il y a un problème. Alors je m’approche de l’ordinateur et je découvre terrifiée mon fil Twitter. Je ne peux plus m’en défaire jusqu’à 1h du matin. Je pars me coucher la boule au ventre.

Et donc c’est ainsi que le week-end a commencé.

Dans la classe de Titpuce, il y a une mascotte (un P’tit loup en peluche) que les enfants ramènent à tour de rôle à la maison le temps d’un week-end pour lui faire vivre de belles aventures en famille et tout raconter dans un journal de classe avec des petites phrases et des photos. Ce week-end, la mascotte est chez nous et la tâche n’est pas facile. Au réveil, je regarde P’tit Loup et je suis aussi déconfite que lui. Qu’allons-nous faire mon grand ?

C’est que vendredi soir en récupérant la mascotte, j’ai planifié un beau week-end bien chargé et bien parisien : cinéma, expo Osiris à l’IMA (ah oui, je suis persuadée qu’ils pourraient faire sauter l’Institut du Monde Arabe aussi !), piscine et puis emmener P’tit Loup en balade pour admirer la Capitale et ses monuments. En quelques heures, tout cela est devenu impossible. Devoir tout annuler n’est pas le problème. Le problème c’est de réaliser que des choses pourtant si simples nous sont devenus inaccessibles. On est touché dans notre quotidien. C’est ce qu’ils voulaient, les monstres.

Comme pour beaucoup de Parisiens, les lieux concernés par le drame je les connais bien… Ça aussi, c’est qu’ils voulaient. Le Petit Cambodge est une adresse que j’aime beaucoup ; les cafés du Xè et du XIè arrondissements sont les plus sympas, les plus vivants. C’est le quartier où j’ai fait mes études et toutes les fêtes qui vont avec. Et puis le Bataclan, et puis le Stade de France. Des symboles de jeunesse et de liberté.

Alors j’ai eu besoin de respirer un grand bol d’air, besoin de leur montrer qu’on peut toujours sortir et s’amuser. Qu’on aura toujours des Plans B.  Toujours. J’emprunte la voiture de mon père et on fait une trentaine de kilomètres direction la Ferme de Gally…. Ça faisait un bien fou : se retrouver à la campagne, cueillir des pommes, faire du pain, observer les animaux. Même pique-niquer dans le froid était sympa. Ticoeur, Titpuce et P’tit Loup ont passé une belle journée. Ils se sont assoupis dans la voiture sur le retour. Regarder un enfant qui dort met tant de baume au cœur. Sur le moment, je ne leur ai pas expliqué pourquoi nous avions changé de programme. Aujourd’hui, j’ai juste dit à Ticoeur qu’on avait pas pu suivre notre petit programme à Paris, que les musées et les monuments étaient fermés parce que des méchants avaient tiré sur des gentils mais que c’était fini maintenant. Il m’a répondu : « maman, c’était super notre sortie à la ferme ! » – il n’a pas posé de questions. Je pense que la maîtresse dira aussi quelque chose demain à l’école.

Il y avait du monde à la ferme de Gally malgré une météo peu favorable. Des familles qui avaient elles aussi envie de prendre l’air. De profiter d’un peu d’innocence avant lundi. Parce que lundi nos enfants vont retourner à l’école – il le faut. C’est mieux ainsi, mais on va pas être tranquilles (enfin moi pas). Il ne faut pas céder à la peur, je le sais mais c’est plus facile à dire qu’à faire, surtout quand on pense aux enfants. Cela va vous paraître lâche et égoïste mais j’avoue avoir même souhaité que l’on puisse avancer notre départ en Tour du Monde. Et partir demain. Je me suis même dit que ça tombait bien qu’on n’ait pas acheté nos billets retour. Je me suis dit que j’en avais assez d’entendre notre entourage s’inquiéter à chaque fois qu’on part en voyage alors qu’on n’est pas plus en sécurité à Paris. Parce que j’en ai marre que l’être humain ait toujours peur de l’inconnu. C’est cette peur qui l’empêche d’aller vers les autres, d’accepter les différences et de se remettre en cause. On devrait pourtant se méfier du confort de notre quotidien. Il est trompeur. Bref, j’ai eu plein d’idées noires. J’ai paniqué, voilà. Mais bon, je vais prendre du recul, je suis pleine d’espoir (parce que les gentils gagnent toujours à la fin) et je vais profiter un maximum de mes dernières semaines dans la plus belle ville du Monde.

Ce week-end, on a dû changer notre programme. Mais ça c’était rien, rien du tout. Je pense à ces 129 personnes qui auraient tant aimé remonter le temps et changer de programme, elles aussi.

Je pense enfin surtout à la vie, à ce ciel bleu qui nous sourit depuis ce matin. Il y a foule sur les Champs-Élysées aujourd’hui. C’est une victoire. Je pense à tous les élans de solidarité qui sont nés naturellement ce week-end à Paris, en France et dans le Monde. A tout ce programme d’amour, d’entraide, de démocratie, de liberté et de paix qui ne changera jamais, lui. Promis ?

#JeSuisParis #ParisIsAboutLife

***

I can’t believe the news today
Oh, I can’t close my eyes
And make it go away
How long…
How long must we sing this song
How long, how long…
’cause tonight…we can be as one
Tonight…

Broken bottles under children’s feet
Bodies strewn across the dead end street
But I won’t heed the battle call
It puts my back up
Puts my back up against the wall (…)

Sunday, Bloody Sunday – U2

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